Cette semaine, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec Jean-Sébastien Fallu, professeur titulaire à l’Université de Montréal, chercheur et figure incontournable de la réduction des méfaits. À la suite de la publication de son article « Addiction science needs rehab - L’addictologie a besoin d’une cure », nous avons voulu revenir avec lui sur les coulisses et les déclencheurs qui ont mené à la rédaction de ce texte coup de poing. Une contribution qui ouvre la porte à d'importantes remises en question, tant dans le domaine scientifique ou médical que dans la pratique en dépendances, voire dans les politiques.
À l’AIDQ, nous adhérons au constat de Jean-Sébastien Fallu : il est temps d'apporter une profonde nuance et un vent d'humanité dans la manière dont la science et la société abordent les usages de substances.
Lire l’article : Addiction science needs rehab - L’addictologie a besoin d’une cure
Pourquoi cet article, et pourquoi maintenant ?
Si l'idée de questionner les dérives de la recherche trottait dans la tête de Jean-Sébastien depuis ses débuts comme étudiant puis comme professeur, plusieurs déclencheurs récents ont agi comme de véritables bougies d'allumage.
« Ça a commencé vraiment au début, quand j'étais étudiant... assez tôt, je trouvais que la science, c'était un peu déconnecté de mon propre vécu. »
— Jean-Sébastien Fallu
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Orientations d'institutions scientifiques et gouvernementales : Constatant le manque d'indépendance et de transparence de certains organismes de santé publique où la parole scientifique est parfois freinée dès qu'elle touche à des enjeux politiques (comme la réduction des méfaits), il a voulu dénoncer ces dérives éthiques.
« C'est connu que dans certaines institutions, il ne faut pas parler de politique ou du gouvernement en place. »
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Le sensationnalisme, la mauvaise interprétation des données et les doubles standards : L'exagération causale et les généralisations abusives dans les études et les médias, dans l’espace public et même dans la bouche de chercheur·euse·s, transformant par exemple des risques statistiques faibles en grands dangers, en vérités absolues ou en discours alarmistes, participent directement à la stigmatisation.
« Je ne suis plus capable d'entendre certain.e.s scientifiques communiquer leur science... Il y a des gens qui sont dans cette entreprise-là, de faire dire des choses aux études qu'elles ne peuvent pas dire. »
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Le mouvement anti-réduction des méfaits : Face aux reculs récents et au manque de nuance entourant les services de réduction des méfaits et le milieu communautaire (d’où la création du mouvement « Communautaire à boutte » en 2025, qui perdure encore aujourd’hui), il était devenu urgent de « brasser la cage » des milieux scientifique, politique et de la recherche.
« De voir le backlash anti-réduction des méfaits m'a vraiment aussi mis en tabarnak, puis ça a contribué à écrire cet article-là. »
Ce que le milieu de la dépendance et l'addictologie doivent remettre en question
Dans son article, Jean-Sébastien Fallu dénonce les faux raccourcis et les idées reçues qui distorsionnent la recherche et les discours autour de la consommation ainsi que sur les personnes qui consomment des substances :
1. La pathologisation et le « neuroscientisme »
Réduire la consommation à un simple modèle de « maladie du cerveau » est une posture qui occulte la complexité humaine et les déterminants sociaux de la santé*.
« J'aimerais qu'on retienne que le brain disease model (le modèle de la maladie du cerveau), c'est une frime, ça n'existe pas. Il faut arrêter ça, vraiment. Il n'y a pas de supériorité explicative de ça par rapport aux déterminants sociaux de la santé. »
*Les déterminants sociaux désignent l'ensemble des conditions de vie dans lesquelles une personne naît, grandit, vit, travaille et vieillit, et qui influencent directement son bien-être et sa santé globale.
2. L'absence de reconnaissance du plaisir et des fonctions de la consommation
On parle souvent de la personne à travers ses traumatismes passés (lived experience), mais on oublie son expérience active au présent, ses choix, son autonomie et le plaisir, pourtant tout à fait légitimes dans l'expérience humaine.
3. La diabolisation systématique
Il faut cesser les réflexions automatiques et stigmatisantes selon lesquelles la consommation de substances est néfaste pour l'entièreté de la personne. Prétendre que la santé, la productivité ou l'abstinence sont implicitement supérieures à d'autres valeurs humaines comme la recherche d'expériences ou l'autonomie individuelle relève d'une posture morale, et non scientifique.
« Il faut vraiment arrêter d'être dans des réflexions automatiques que la drogue c'est mal ou que la drogue c'est un poison. [...] Des paquets de valeurs comme la santé, la longévité, l'abstinence, la productivité ou le contrôle de soi ne doivent pas être implicitement traités comme étant de toute évidence supérieurs à d'autres valeurs humaines légitimes comme le plaisir, l'autonomie ou l'intensité de l'expérience humaine. »
4. La stigmatisation qui tue
En voulant trop souvent « faire le bien » par des discours de peur, de répression ou d'exagération, la science et les décideur·euse·s renforcent la honte et l'isolement des personnes qui consomment, ce qui s'avère mortel.
« Tout ce qui stigmatise tue. Et je n'exagère pas : la science tue en voulant faire le bien. »
Redonner leur place au milieu communautaire et à l'agentivité des personnes
Pour les intervenant·e·s et l'ensemble des acteurs et actrices du milieu communautaire au Québec et au Canada — et, espérons-le, au-delà de nos frontières —, le texte de Jean-Sébastien acts comme un soutien à un discours porté depuis trop longtemps sur le terrain : la dénonciation du manque de nuance dans la recherche et de la stigmatisation qui tue.
Depuis trop longtemps, le milieu communautaire et la première ligne sont relégué·e·s au second plan, alors qu'il·elle·s sauvent quotidiennement des vies et possèdent un savoir du terrain irremplaçable et indispensable pour le monde scientifique.
Ce texte rappelle l'importance capitale de l'agentivité (la capacité d’agir) : respecter les personnes auprès desquelles nous intervenons, reconnaître leurs droits fondamentaux, leur dignité et leurs parcours, sans imposer une vision dogmatique axée uniquement sur l'abstinence ou le traitement obligatoire.
« Les interventions comme en Suisse, avec la prescription d'héroïne, ne visent pas l'abstinence, ne sont pas dangereuses et marchent, mais on ne le fait pas. [...] Il faut arrêter de voir les causes et les solutions uniquement dans l'individu. »
Un message d'espoir, de validation et d'action
Au-delà de la critique, cet entretien donne la place à un message touchant : celui de la libération de la parole. Jean-Sébastien nous confiait avoir déjà reçu plusieurs témoignages, dont celui d'une lectrice ayant eu les larmes aux yeux en lisant son texte, se sentant enfin comprise et libérée d'années de jugement et d'humiliation ressentis au contact de discours stéréotypés. Une autre qui, au fil de l’accompagnement de son fils malmené et desservi dans les dédales des réseaux de la santé, des services sociaux et du système judiciaire, est progressivement passée d’une incompréhension et une amertume face au soutien de Jean-Sébastien à la légalisation du cannabis à une célébration de sa contribution et de sa personne. Une autre, postdoctorante à l’Université de Toronto, lui a écrit : “Cela fait très longtemps que je pense et ressens les choses de cette façon au sujet de l’usage de substances, mais je n’ai pas eu le courage ni la capacité de l’exprimer autrement que dans des discussions de vive voix.”
C'est là tout l'enjeu : briser les mythes, ramener la nuance, et faire en sorte que la science redescende de ses tours d'ivoire, respecte une diversité de valeurs, reconnaisse l’autodétermination des personnes, favorise l’inclusion et le respect des droits de la personne, et soutienne la justice sociale et des interventions réellement humaines.
Et comme appel final à l'action, Jean-Sébastien nous rappelle un enjeu politique et collectif fondamental :
« Une dernière chose qui est une des grandes conclusions de cet article : les États doivent prendre leurs responsabilités face à des comportements humains volontaires, quasi-universels et qui perdurent dans le temps, comme ils le font pour d’autres comportements (plutôt que de laisser ça aux DULF [Drug User Liberation Front] de ce monde) et encadrer les marchés des drogues (plutôt que de laisser ça aux criminels ou aux mercantiles). »
Pour aller plus loin :
- Article scientifique original : Addiction science needs rehab — L’addictologie a besoin d’une cure
- Chronique de La Presse : Une autre façon de brasser la cage de la science
- Article AIDQ sur l'affaire DULF : Une victoire historique pour la vie et la compassion : la Cour suprême de la C.-B. donne raison au DULF !
- Article AIDQ sur les dernières actions du communautaire à boutte : Mobilisation du 15 septembre : L'AIDQ toujours aux côtés du mouvement « Le communautaire à boutte ! »
- Article AIDQ sur le manque de financements en 2025 : AIDQ et d’autres organismes en péril : où en est le gouvernement ?

