À l’approche de la fin du projet pilote de décriminalisation de la possession simple de drogues en Colombie-Britannique, prévue pour le 31 janvier, les déclarations récentes du premier ministre David Eby suscitent de vives préoccupations dans les milieux de la réduction des méfaits. Lors d’un passage à Radio-Canada, Louis Letellier de Saint-Just, avocat en droit de la santé et président de l’Association des intervenant·es en dépendance du Québec (AIDQ), est revenu sur cette décision qu’il qualifie de décevante et politiquement préoccupante.
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Un projet interrompu sans bilan clair
Alors que le projet pilote, autorisé par Santé Canada, arrivait à son terme après trois ans, le premier ministre de la Colombie-Britannique a affirmé que la décriminalisation de la possession simple « n’avait pas fonctionné », sans toutefois présenter de bilan final ni d’analyse détaillée des résultats.
Pour Louis Letellier de Saint-Just, président de l'AIDQ, avocat en droit de la santé Membre fondateur et Président du conseil d’administration CACTUS Montréal , cette absence de reddition de comptes est troublante :
« Pourquoi ne pas avoir attendu le bilan final de ces trois dernières années pour présenter des éléments concrets de la situation et envisager la suite ? À trois semaines de l’échéance du projet, c’est surprenant et ce n’est pas sérieux. »
Selon lui, cette prise de position ne reflète pas fidèlement la réalité ni le contexte plus large dans lequel ce projet s’inscrivait.

Image de la marche du 24 avril 2025, à Montréal, pour la Journée d’action contre les surdoses
Un recul inscrit dans un contexte politique plus large
Le président de l’AIDQ rappelle que la décriminalisation de la possession simple s’inscrivait dans un geste historique amorcé en 2022 par le gouvernement fédéral, visant à modifier la Loi canadienne sur les drogues afin de réduire le recours au système judiciaire, lutter contre la stigmatisation et privilégier des alternatives ancrées dans une perspective de santé publique.
Or, depuis, plusieurs signaux laissent entrevoir un changement de cap. En 2024, le gouvernement de la Colombie-Britannique a tenté de restreindre à nouveau la consommation de substances, notamment dans l’espace public, avant de faire marche arrière à la suite de contestations judiciaires. La disparition, la même année, du ministère de la Santé mentale et des Dépendances, pourtant responsable du projet pilote, illustre, selon Louis Letellier de Saint-Just, un effritement progressif des politiques de réduction des méfaits, motivé davantage par des considérations politiques que par des données probantes.
« La Colombie-Britannique était reconnue comme un chef de file canadien et international en réduction des méfaits. On assiste aujourd’hui à un recul des mesures mises en place depuis la déclaration de la crise de santé publique en 2016. »
Des impacts positifs malgré des limites
Interrogé sur les effets concrets du projet pilote, Louis Letellier de Saint-Just nuance le discours gouvernemental. Si les objectifs de réduction de la stigmatisation n’ont pas été pleinement atteints notamment en raison d’une forte opposition publique, certaines avancées sont indéniables
La décriminalisation a notamment entraîné une diminution des arrestations pour possession simple, ainsi qu’une meilleure fréquentation des services par les personnes concernées. L’accès aux centres de jour, aux sites de prévention des surdoses, aux services de consommation supervisée, à la naloxone et à l’analyse de substances s’est accru, contribuant à une réponse plus cohérente face à la crise des substances toxiques.
Ces avancées demeurent toutefois fragiles dans un contexte marqué par des crises multiples : itinérance, logement, santé mentale et par un retour progressif vers des approches plus moralisatrices et répressives.
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L’équipe de l’AIDQ lors de l’édition 2024 de la journée mondiale d’action Support. Don’t Punish.
Pour une cohérence des politiques publiques
Pour l’AIDQ, la fin annoncée du projet pilote soulève une question centrale : celle de la cohérence des politiques publiques en matière de drogues.
Trois ans peuvent sembler courts pour mesurer l’ensemble des impacts d’une réforme structurelle, mais dès la première année, des données encourageantes avaient été présentées, laissant entrevoir des pistes prometteuses en matière d’information du public, de pratiques policières et de continuité des services.
« Ce que l’on peut espérer, c’est que le gouvernement fédéral demeure cohérent avec ce qu’il a lui-même mis en place au cours des trois dernières années », souligne Louis Letellier de Saint-Just.
Alors que la Colombie-Britannique n’a toujours pas précisé la suite qu’elle entend donner à la fin du projet, l’AIDQ rappelle l’importance de fonder les décisions sur les données, l’expertise du terrain et les droits des personnes concernées, plutôt que sur des réponses politiques à court terme.
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