À l’approche de la fin du projet pilote de décriminalisation de la possession simple de drogues en Colombie-Britannique, prévue pour le 31 janvier, les déclarations gouvernementales des dernières semaines suscitent de vives préoccupations dans les milieux de la réduction des méfaits.
Le 14 janvier, une conférence de presse menée par la ministre de la Santé de la Colombie-Britannique, Josie Osborne, est venue confirmer que la province ne demanderait pas au gouvernement fédéral de renouveler l’exemption accordée dans le cadre du projet pilote. Cette annonce est survenue alors même qu’aucun bilan final public et détaillé des trois années d’expérimentation n’a été présenté.
Lors d’un passage au Téléjournal de Radio-Canada en Colombie-Britannique, Louis Letellier de Saint-Just, avocat en droit de la santé et président de l’AIDQ ainsi que DJ Larkin, à la direction de la Canadian Drug Policy Coalition, sont revenu·es sur cette décision, qu’iels qualifient de décevante, lâche et politiquement préoccupante.
Un projet interrompu sans bilan clair
Alors que le projet pilote, autorisé par Santé Canada, arrivait à son terme après trois ans, le premier ministre de la Colombie-Britannique a affirmé que la décriminalisation de la possession simple « n’avait pas fonctionné », sans toutefois présenter de données finales ni d’analyse approfondie des résultats.
Pour Louis Letellier de Saint-Just, cette absence de reddition de comptes est troublante :
« Pourquoi ne pas avoir attendu le bilan final de ces trois dernières années pour présenter des éléments concrets de la situation et envisager la suite? À trois semaines de l’échéance du projet, c’est surprenant et ce n’est pas sérieux. » - Louis Letellier de Saint-Just, avocat en droit de la santé et président de l’AIDQ, extrait de son passage dans l'émission de Radio Canada Panorama du 7 janvier 2026.
Selon lui, cette prise de position ne reflète ni la complexité du projet ni le contexte plus large dans lequel il s’inscrivait.
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Mise à jour : La réponse du ministère de la Santé et la conférence de presse du 14 janvier
Dans une déclaration officielle publiée le 14 janvier, la ministre de la Santé, Josie Osborne, a reconnu que la crise des drogues toxiques demeure une urgence de santé publique complexe, entraînant des conséquences majeures pour les personnes concernées, leurs proches, les communautés et les services d’urgence.
Conférence de presse du 14 janvier : annonce en matière de santé de la ministre Josie Osborne à l’Hôpital Royal Jubilee, à Victoria.
La ministre a rappelé que le projet pilote de décriminalisation, lancé en 2023 avec l’appui de groupes communautaires, de prestataires de services, de corps policiers et d’élu·es, visait à faciliter l’accès à l’aide pour les personnes aux prises avec une dépendance, sans la crainte de poursuites judiciaires. Elle a toutefois affirmé que, malgré les efforts déployés et les intentions initiales, le projet pilote « n’a pas donné les résultats escomptés », justifiant ainsi la décision de ne pas demander le renouvellement de l’exemption fédérale.
Josie Osborne a insisté sur le fait que cette décision ne signifie pas l’abandon d’une approche de santé publique. Le gouvernement affirme vouloir poursuivre le développement d’un système intégré en santé mentale et en toxicomanie, incluant la prévention, le traitement, le rétablissement, la réduction des méfaits et le suivi. La ministre a également mis de l’avant l’ouverture de nouveaux lits de traitement, la réduction des délais d’attente pour le sevrage et le rôle de services comme la distribution de naloxone et les sites de prévention des surdoses.
Parallèlement, la province réaffirme son soutien aux forces policières pour cibler la production et le trafic de substances toxiques. Dans ce contexte, la GRC de la Colombie-Britannique a indiqué que la fin de l’exemption permettra une application complète de la Loi réglementant certaines substances, tout en maintenant une approche mesurée et une collaboration avec les partenaires en santé et en services sociaux.
Lire le commnuniqué de presse (en anglais)
Un recul inscrit dans un contexte politique plus large
Pour l’AIDQ, cette annonce s’inscrit dans un contexte politique préoccupant. La décriminalisation de la possession simple faisait partie d’un geste historique amorcé en 2022 par le gouvernement fédéral, visant à réduire le recours au système judiciaire, à lutter contre la stigmatisation et à privilégier des réponses ancrées dans une perspective de santé publique.
Or, depuis, plusieurs signaux témoignent d’un changement de cap. En 2024, le gouvernement de la Colombie-Britannique a tenté de restreindre de nouveau la consommation de substances dans l’espace public, avant de reculer à la suite de contestations judiciaires. La disparition, la même année, du ministère de la Santé mentale et des Dépendances, pourtant responsable du projet pilote, illustre, selon Louis Letellier de Saint-Just, un effritement progressif des politiques de réduction des méfaits, motivé davantage par des considérations politiques que par des données probantes.
« La Colombie-Britannique était reconnue comme un chef de file canadien et international en réduction des méfaits. On assiste aujourd’hui à un recul des mesures mises en place depuis la déclaration de la crise de santé publique en 2016. » - Louis Letellier de Saint-Just, avocat en droit de la santé et président de l’AIDQ, extrait de son passage dans l'émission de Radio Canada Panorama du 7 janvier 2026.

Image de la marche du 24 avril 2025, à Montréal, pour la Journée d’action contre les surdoses
Des impacts positifs malgré des limites
Interrogé sur les effets concrets du projet pilote, Louis Letellier de Saint-Just nuance le discours gouvernemental. Si les objectifs de réduction de la stigmatisation n’ont pas été pleinement atteints notamment en raison d’une forte opposition publique, certaines avancées sont indéniables
La décriminalisation a notamment entraîné une diminution des arrestations pour possession simple, ainsi qu’une meilleure fréquentation des services par les personnes concernées. L’accès aux centres de jour, aux sites de prévention des surdoses, aux services de consommation supervisée, à la naloxone et à l’analyse de substances s’est accru, contribuant à une réponse plus cohérente face à la crise des substances toxiques.
Ces avancées demeurent toutefois fragiles dans un contexte marqué par des crises multiples : itinérance, logement, santé mentale et par un retour progressif vers des approches plus moralisatrices et répressives.
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L’équipe de l’AIDQ lors de l’édition 2024 de la journée mondiale d’action Support. Don’t Punish.
Une décision politique dénoncée par les organisations nationales
Cette lecture est partagée par plusieurs acteur·rices du milieu à l’échelle canadienne. DJ Larkin, à la direction de la Canadian Drug Policy Coalition, a réagi vivement à l’annonce, qualifiant la fin du projet pilote de décision motivée avant tout par des considérations politiques.
« Il s’agit d’une décision politique, et c’est une décision lâche », - DJ Larkin, à la direction de la Canadian Drug Policy Coalition, extrait issu du Téléjournal en Colombie-Britannique de Radio-Canada, le 14 janvier 2026.
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Source : Téléjournal en Colombie-Britannique de Radio-Canada, le 14 janvier 2026.
Pour une cohérence des politiques publiques
Pour l’AIDQ, la fin annoncée du projet pilote soulève une question centrale : celle de la cohérence des politiques publiques en matière de drogues. Trois ans peuvent sembler courts pour mesurer l’ensemble des impacts d’une réforme structurelle, mais dès la première année, des données encourageantes avaient été présentées, laissant entrevoir des pistes prometteuses en matière de pratiques policières, de continuité des services et de réduction de la stigmatisation.
« Ce que l’on peut espérer, c’est que le gouvernement fédéral demeure cohérent avec ce qu’il a lui-même mis en place au cours des trois dernières années », rappelle Louis Letellier de Saint-Just,dans l'extrait de son passage dans l'émission de Radio Canada Panorama du 7 janvier 2026.
Alors que la Colombie-Britannique n’a toujours pas précisé quelles mesures remplaceront concrètement le projet pilote, l’AIDQ réitère l’importance de fonder les décisions sur les données probantes, l’expertise des milieux et les droits des personnes concernées, plutôt que sur des réponses politiques à court terme.
Pour aller plus loin :
- Communiqué de presse : Déclaration du ministre sur l'état d'avancement du programme pilote de décriminalisation
- Article Radio-Canada : La consommation de drogues dures restera illégale dans les lieux publics, dit David Eby
- Article AIDQ : Lettre du ministre de la Justice : pourquoi la répression n’est pas la solution
- PDF : Stratégie nationale de prévention des surdoses de substances psychoactives 2022-2025

